Et voilà. J’ai maintenant vingt-cinq ans.

C’est un âge que j’ai appréhendé depuis très longtemps, depuis mes dix-huit ans plus précisément. A vingt-cinq ans, je pensais que je devais avoir tout compris, que ma vie devait avoir atteint un pic, et que la suite ne serait qu’un plateau élevé de bonheur et de réussite. C’était une vision naïve, certes, surtout en contraste de ce que la vie avait en réserve pour moi. Même si j’ai fini par comprendre cela, un peu malgré moi, ça reste avec une grande anticipation que je voyais ce chiffre se dessiner en mon esprit. Sur tous les aspects, ma vraie vie à vingt-cinq ans est en décalage complet avec celle que je m’imaginait et idéalisait. Et je n’ai pas peur de le dire: le moi de dix-huit ans l’aurait vue comme un échec.

Pourtant, ce sont les doutes qui étaient déjà apparus à dix-huit ans qui m’ont poussés sur la voie qui aboutit à ma situation actuelle. Dix-huit ans était aussi un âge hautement symbolique: je me revois à minuit, au passage à ma majorité, debout dans ma chambre, un livre de maths à la main, couverture sur les épaules telle une cape, regarder dans le noir de la pièce avec grandeur et sublime, enthousiaste quant au futur et satisfait de mon passé, et surtout de ma trajectoire d’antan. A dix-huit ans, j’étais au sommet de mon monde, et c’est un avenir radieux que tout le monde me promettait, à commencer par moi-même. Cette position de surplomb m’avait rendu aveugle aux hasards et aux questions irréductibles de l’existence. Tout semblait déjà écrit, clôturé, relié – il ne restait plus qu’à profiter du reste.

Le symbole a toujours occupé une place disproportionnée dans ma vie, et il est certain que l’importance que j’ai pu lui donner a accéléré ce que j’aurais alors appelé un déclin. Cela est à rapprocher de mes obsessions perfectionnistes, qui, mélangées à un cocktail d’autres troubles psychiques, ont résulté en une paralysie de plus d’une demi décennie. Mais dans ce sommeil de ma raison, ce ne sont guère des monstres ou des chimères, mais des choses plus effrayantes, plus prenantes et plus inquiétantes qui m’ont trouvé. Des questions qui devront occuper mon esprit, mais surtout mon humeur, le temps de ma convalescence: car le doute qui m’a affligé de manière vague a rejoint ma raison en me retirant de mes illusions passées. Je sais à présent que mes ambitions académiques, noyau de mes rêves et de mon identité, ne sauraient plus me contenter pour le restant de mes jours. Si c’est la recherche d’une expérience mystique et existentielle qui m’avait attiré vers les mathématiques, c’est toujours celle-ci que je me suis efforcé de suivre quand elle décida de m’en éloigner. J’ai toutefois pris plus de cinq ans à comprendre cette leçon, car mon identité s’est laissée fossiliser sur la forme accidentelle de mes ambitions.

Voici une autre anecdote qui appuie l’importance du symbole dans ma jeunesse: dès mes 16 ans, malgré que j’avais l’habitude de prendre assez souvent l’avion, une peur de la catastrophe aéronautique a commencé à m’envahir lors des décollages. C’est que je tenais démesurément à ma vie, de par l’avenir somptueux que je lui promettais alors déjà. Dans cette même optique de continuité et de clôture grandiose, je me suis mis à planifier ce que devrait être ma dernière pensée. Pendant de nombreux décollages, je me suis persuadé qu’elle sera mathématique, afin d’entériner le lien profond que j’entretenais avec ma discipline. Mais à l’approche de ma majorité, lors d’un vol particulièrement turbulent, ce n’est pas vers la pensée des mathématiques que je me suis tourné, mais, comme apparus de nul part, ce sont les souvenirs des quelques choses que j’avais pu lire de Platon et Aristote qui me sont venus à l’esprit. Je pensais à la mort de Socrate, à l’immortalité de l’âme du philosophe, et une idée m’envahit: plus que l’âme d’un mathématicien, c’était l’âme d’un philosophe que je souhaitais cultiver. Il serait facile de penser que je donne là une importance rétrospective à cet événement, mais en réalité l’ombre de la philosophie (et c’est bien le terme d’ombre qui s’avérera pertinent) planait déjà sur mes visions.

Quelques instants après l’heure du passage à ma majorité, alors que j’étais encore debout dans ma chambre à contempler dans le noir le royaume que devait être ma vie, on interrompit mes rêveries pour m’offrir un cadeau: quelques livres, tous de philosophie, parmi lesquels l’Apologie de Socrate. Là encore, un tel événement ne manque pas d’interprétations symboliques, mais je suis depuis longtemps passé outre cela.

Sept ans plus tard, et bien que j’ai lu plusieurs philosophes par passages, je n’ai toujours pas lu l’apologie dans son entièreté, même si mes bribes de lecture recouvrent probablement l’ouvrage en grande partie. C’est qu’il y avait quelque chose d’intimidant, dans mon jeune esprit, à confronter mon âme à celle d’un immortel. Je devais y mettre les formes; l’occasion devait s’y prêter parfaitement; tout écart à la religieuse solennité requise ne serait pas accepté. C’était là le meilleur moyen de ne jamais ouvrir un seul livre que je jugeais digne d’intérêt, et telle fût la sentence tout le long de mon délire moral et esthétique. Si je juge avoir peu appris ces dernières années, il y a toutefois d’importantes leçon de vie que je n’aurais jamais pu atteindre si je n’avais pas vécu ces événements. Ainsi, je comprends aujourd’hui mieux que quiconque le danger de prêter trop de déférence aux écrits, mais aussi à toute autre chose. Ce thème est en réalité plus général: il est comparable à l’idée commune que la paralysie, le non-choix, le vide sont la seule option du perfectionniste, qui renonce par là à tout ce à quoi il aspire.

Je sais qu’il paraîtra ridicule au lecteur plus âgé de me voir exposer des leçons de vie que j’ai pu accumuler en “à peine” 25 années. Cela ne me décourage pas de le faire, car j’ai toujours eu le luxe de l’introspection, et une âme qui s’y adonne tôt apprend plus vite qu’une âme qui s’y adonne tard – où qui ne s’y adonne jamais. Si j’aspire à la sagesse, l’humilité que je partage veut que je prétende ne jamais l’atteindre; mais cela ne veut pas dire que je n’en ai pas récolté des fragments. Je me propose donc de faire un tour d’horizon des multiples illusions et idées fausses, mais aussi et surtout destructrices, qui m’ont longtemps menacé.

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Source de grandes souffrances et de profonds désespoirs, ne jamais avoir connu d’amour romantique a longtemps été la cerise de mes malheurs. A dix-huit ans, je n’aurais jamais imaginé qu’il aurait été si difficile de réussir sur ce plan. Mon potentiel romantique, ces rêveries inspirées de muses abstraites, a toujours été très prenant dans ma vie. C’était une expérience artistique que j’entrevoyais, et je la sublimais aussi par l’art: la poésie, le cinéma, la musique. Chaque année qui passait, l’idée que dans la suivante ne verrait toujours pas se profiler dans ma vie cette muse incarnée me semblait absurde. Et pourtant… Le sentiment romantique donna bientôt place à la mélancolie profonde, et surtout à l’incompréhension: l’art m’aurait-il menti? Oui, car l’art ne se soucie pas du vrai, ni même du bien. L’idée que l’amour suit les lois de la bonté, de la vertu, d’une morale immanente aux esprits enivrés de son pouvoir; c’est cette idée, archi-fausse, qui m’a tant fait souffrir. C’est aussi celle d’un amour pur, métaphysique. Longtemps, je me suis demandé si y renoncer ne serait pas simplement l’aveu d’un échec, et si ce n’était pas excuses et compensation que de rejeter cette idée à jamais. Le manque affectif est réel, et il peut faire très mal – je l’ai observé chez tant d’autres gens autour de moi. Il faut un certain courage et une certaine force pour ne pas succomber au désespoir que crée ce manque; je ne pourrais donc jamais blâmer sur cette seule base ceux qui y succombent. Il m’a aussi fallu une certaine sagesse pour accepter que mon idée de l’amour était illusoire, et que l’amour romantique réel n’est probablement pas celui que je recherchais. Mes plus grandes hontes, bien qu’objectivement minimes, sont toutes liées aux élans de mon cœur; tempérer ses ardeurs était à la fois nécessaire, et suffisant pour mieux vivre. J’ai toujours eu cette chance d’arriver à placer le sens de ma vie en dehors du domaine amoureux, alors pourquoi devrais-je me faire violence et inclure celui-ci dans mon bonheur? Ce manque affectif, il est possible de le combler autrement – ou de simplement l’accepter, avec auto-compassion, non comme un manque, mais comme une partie de soi. Un trou n’a pas besoin d’être comblé si on cesse d’y penser comme d’un trou.

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Ce que j’ai longtemps placé au centre de mon identité et de mes ambitions, c’était mes prétentions académiques. C’est là que ma vie devait se faire, dans une communauté qui m’accepterait et m’accorderait toute la sécurité de base pour une vie heureuse. Peut-être aurait-il pu en être ainsi, et aujourd’hui encore je continue à cultiver ce rêve malaisé. Le piège de cette vision se profile lorsque on ne peut plus dissocier le savoir des institutions qui le dispensent. C’est dans la réussite académique que je trouvais pendant longtemps ma seule source de légitimité, et lorsque les circonstances m’ont poussé à m’éloigner de mes études, celle-ci s’est érodée en un rien de temps. Ce n’est pourtant que plus tard que j’ai eu l’occasion de considérer la chose, car, au moment des événements, j’étais bien trop occupé à livrer une guerre interne incessante contre mes pensées et mes sentiments. J’étais atteint de la maladie du doute; non pas le doute méthodique, sceptique, philosophique, mais un doute moral latent qui envahit toutes mes heures. Ce trouble frappe deux fois, car après en être guéri (dans des circonstances qui restent à ce jour imprécises pour moi) on se retrouve en arrière de plusieurs années, ces années de lutte qui auraient pu ne pas exister, téléporté dans une vie qu’on ne reconnaît pas. Jonché des ruines de l’empire que je promettais, j’étais face à un choix: le rebâtir pierre par pierre, en tâchant de ne pas penser à sa gloire passée, ni à celle qu’on lui a dérobée, tout en craignant au plus profond de moi qu’il ne pourra jamais plus y prétendre; ou, fracassé de constat, attendre ma propre fin dans ces ruines. Si le choix paraît évident au lecteur, il ne l’était absolument pas pour moi. Le recul dont nous disposons pour analyser la condition d’autrui est un luxe qu’on ne peut jamais offrir à soi-même, surtout en période de doute, ce qui explique au passage les remarques apathiques destructrices auxquelles nous nous exposons. Ainsi, c’est bien le choix de l’abandon que j’ai commencé par contempler, jugeant qu’il ne servait à rien de réinvestir une quantité démesurée de temps pour parvenir, vieux d’une décennie de plus, à revivre cette gloire passée à l’identique. Car la construction prend du temps, et quand on est jeune on pense manquer de temps, tout devant se passer dans notre jeunesse avant d’atteindre l’âge du déclin, de la fatalité, du renoncement.

Que d’erreurs de jugement! Je suis toutefois incliné à ne pas être trop sévère avec moi-même, car l’erreur est le meilleur professeur, et que j’ai depuis quelque temps cette étrange sensation que ma vie n’aurait pas pu suivre un autre chemin. C’est au prix de précieuses années de formation que je récolte maintenant les miettes de sagesse que j’y trouve – des miettes qui, je l’espère, sauront être suffisantes pour justifier la perte.
Il est remarquable de constater que je m’autorise encore ce mot de perte, car mon regard sur le cours que suit ma vie a depuis lors bien changé. J’ai compris que, même si je fais face à des pressions extérieures grandissantes, mon projet d’empire ne devait pas être à la base un projet de statut, de mérite, de reconnaissance. Certes, c’est de cela que je me suis longtemps nourri, car peu sont immunisés contre l’ivresse que procure la validation, mais l’âme de philosophe que je me suis promis de cultiver doit s’en détacher. Pas y renoncer, mais accepter, tout comme pour l’amour romantique, sa contingence, et se tourner vers le ciel de ses passions véritables. Dans mon cas, ce ciel est la connaissance, ou plutôt l’acquisition de la connaissance, l’étude, le questionnement. Mes plus grandes joies, mon plus grand bonheur, se sont trouvés en un esprit qui réfléchi, qui s’interroge, qui examine. L’exercice intellectuel était la base de l’empire dont j’ai trop chéri les murs au détriment de la terre. Heureusement, cette terre est encore sous mes pieds, toujours aussi fertile. Au diable le statut, les déférences, les titres, le mérite. Je dormirai sur cette terre, et je serai heureux. Je suis heureux. Je ne lutte plus contre moi-même, je ne lutte plus contre le temps, je ne lutte plus pour mon image. Je ne dois plus lutter que contre tout ce qui constitue un frein à ce bonheur, et tel est également le sens de mes engagements. Lutter contre la peur, contre les contraintes absurdes, pour la liberté, non seulement pour moi, mais pour tous.

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Il y a un an, j’écrivais:

C’est le tout dans le rien que l’on conçoit la vie;
Bercé de l’illusion d’un monde à sa portée,
On s’imagine ainsi que notre destinée
N’a pas besoin de nous pour se voir accomplie.

Le mouvement alentour est bien trop compliqué
Pour espérer jamais rester seul, immobile,
Car la foule enragée nous pousse à l’exil
— Que ce soit par la force, ou que ce soit de gré.

Ainsi coule toujours le flot des âmes humaines:
Célébrant leur passé, incertain de l’avenir;
Mais, quand on les observe, il est aisé de lire
que peu ont eu rêvé de cette vie qu’elles mènent.

Piochant parmi celles-ci certaines des plus visibles,
Et, rendant leur histoire, on en fait des canons,
Romantise leurs haut-faits, exagère leurs passions,
Les déclare vertueuses et les espère possibles.

On se promet l’amour, l’aventure, le mérite —
La sagesse, le respect, la beauté, le savoir —
On les croise si souvent qu’il nous est dur de voir
Qu’il est pourtant si rare que de toutes on hérite.

C’est pour combler le temps qu’on lutte chaque seconde,
Pensant notre chemin comme une belle fresque
Figée à tout jamais — à tout jamais ou presque:
Car c’est bien la mémoire qui entretient le monde.

Ainsi ceux qui en manquent regardent leurs exploits
et, n’y voyant plus rien que l’œuvre d’un inconnu,
Comprennent que cette fresque n’est plus entretenue
Que par leur illusion et par leur sotte foi.

Mais l’illusion est grande; elle est indispensable !
Car tout le monde comprend l’existence par l’histoire.
C’est là pourquoi les âmes qui vivent dans le noir
Sont celles qui ont laissé leurs marques sur le sable.

Et c’est aussi pourquoi je prends la plume ici,
Pour dire la vérité d’une chose peu connue:
En puissance, chaque humain ayant jamais vécu
Était un sage, un maître — un valeureux aussi.

Un chemin se dévoile, et, guidé par la grâce,
On l’emprunte sans tarder vers un futur radieux.
Néanmoins il arrive, qu’envoyé par les cieux,
Un épais voile obscur nous trompe dans l’espace.

Et ce chemin si clair, si beau, si évident,
Se trouve à présent plongé dans un brouillard;
Et tâtonnant bêtement on cherche à le revoir,
Tandis que notre guide est maintenant absent.

Mais il a disparu; il ne reste qu’un gouffre
Qu’on contemple parfois, comme ultime recours.
On prie qu’on nous remarque, qu’on nous vienne en secours…
Dans un silence profond; l’espace est vide. On souffre.

Je concluais alors avec les vers suivants:

Prenez le temps de lire, dans les vers qui suivent,
L’histoire d’un jeune homme qui n’a rien accompli;
Promis à la grandeur, disposé à l’esprit,
Il vécu d’ambitions, en attendant qu’arrive
La fortune promise — qui jamais ne lui vint.
Il y a une morale dans les maux racontés
Que bien de grandes âmes ont souvent rencontrés;
Puisse ce témoignage en nourrir leur chagrin.

Pour les autres, étrangers, qui me lisent et découvrent
Une histoire singulière, et le prennent en pitié:
C’est un avertissement qu’il faudra y trouver;
Car les portes du drame à toutes les vies s’ouvrent.

Son histoire est tragique, et elle l’est d’autant plus
Qu’arrivant bien bas, il commença si haut.
Le contraste est jeté; Lecteurs, lectrices il faut
Comparer ce qui est, et ce qui aurait pu.

C’est donc de ce jeune homme, si seul et si perdu
— De son cœur, de ses vœux, ses pensées et son être,
Ses espoirs, ses tristesses, ses rêves et ses lettres —
Que je me fais la voix, la sienne n’étant plus.

Cet homme au regard vide qui approche de sa fin;
Par honte de ses pas, a choisi le silence,
A lutté toute sa vie, à en perdre conscience;
Comment se nomme-t-il? Il se nomme: [C.]

Ces vers ont vu le jour pendant le moment le plus vulnérable de la période la plus difficile de ma vie. J’espère qu’on excusera donc le ton fier et solennel.
Je propose maintenant cette fin, plus optimiste:

Quand le voile disparaît, ne reste qu’un désert;
Des ruines témoignent d’un passé ardent;
Aucun ouvrage grandiose ne résiste au temps;
Un château n’est pas plus sublime que sa terre.

Et tant qu’il y a une terre, et tant qu’il y a du temps,
Avec ou sans fresque, un bonheur est possible:
Cultiver cette terre, vivre des jours paisibles,
Et ne jamais trahir l’ambition dans son sang.

Les plans humains meurent face à tout grand mystère
Qui exerce sur nous un pouvoir bien étrange.
Imprévisible, obscure, cette vie où tout change…
Que pouvons-nous en dire, que pouvons-nous y faire?

S’ouvrir au mystère et à sa connaissance,
Renoncer à l’empire dans ce plus grand empire,
Comprendre que nos souffles et notre ultime soupir,
Sont moins qu’une virgule dans toute l’existence.

Tout en gardant en tête ces échelles cosmiques,
Grandir en un adulte et devenir un homme;
Poursuivre la vertu, manger de cette pomme,
Vivre de grandes joies, et des joies prosaïques.

J’ai maintenant 25 ans, et ça fait bien longtemps que je n’ai pas été aussi heureux, d’un bonheur certes encore fragile, mais durable, et détaché de tout symbole. Et c’est le plus beau cadeau que je reçois en ce jour: celui de ces profonds enseignements à un si jeune âge.